L'aiguille de la montre
L'aiguille de la montre. Un cran en plus. Elle rabat l'écran de son téléphone portable. Il ne viendra plus. Au fond d'elle, un peu de tristesse mais elle s'y attendait.
Elle se dirige vers sa voiture, dans un parking, pas trop loin. Des boutiques avec des devantures éclairées. Des clochards. Des distributeurs automatiques.
Elle croise un homme, bien habillé. Veste noire chemise blanche. La regarde. Au moment de la dépasser il a comme un sursaut. S'arrête:
«C'est pas avec toi que j'avais rendez-vous?
Elle ralentit.
- Non je crois pas.
Néanmoins elle s'arrête. Il est mignon.
- Alors quoi, tu me proposes même pas une cigarette?
- Désolé, je fume pas?
- T'es inutile?
- Qui l'est pas?
- Moi par exemple. Je dois bien servir à quelque chose sinon tu m'aurais pas accostée.
Il sourit en soufflant du nez. Gêné.
- Peut être. Dans ce cas j'ai moi aussi une utilité?
- Ah oui? Laquelle?
- Celle de te rendre utile.
- N'importe quoi et tu crois que c'est parce que t'es là que je suis indispensable?
- Non.
Cette fois son tour de perdre la face. Etonnée.
- Non? Comment ça non?
- Non c'est pas ce que j'ai dit. Le vent se traîne un sachet plastique quelconque. Tu n'es pas indispensable. Personne ne l'est.
Elle le regarde en souriant et réfléchit.
- On fait quelques pas ensemble?
- Pourquoi pas?
- Eh non, là t'aurais dû dire «Avec plaisir».
Elle prend son bras et ils rient.
- On doit bien servir à quelque chose.
- A part baiser tu veux dire?
Un peu de provocation de sa part. Pas menaçant. Se perd un peu. Trouve qu'il a des beaux yeux.
- Baiser, faire des gosses. Ca rime à rien. On se reproduit pour perpétuer l'espèce? Ca dit pas pourquoi l'espace on doit la perpétuer?
- Et si c'était pour qu'il n'y ait jamais un homme seul?
Des sonnettes de vélo et un couple qui passe allure tranquile. Bicyclettes location.
- Il suffirait que tout le monde se suicide en même temps. Ca résoud le problème.
- Oui sauf si il y en a un qui se loupe.
- Evidemment.
- On oublie un truc. Les gens en général ne veulent pas raccourcir la durée de leur vie, au contraire.
- Tu les forces au suicide.
- Euh oui, mais c'est quoi exactement notre débat, l'anéantissement de l'humanité?
Ils rient. Il continue : Comment on a pu en arriver là?
- Je sais pas, mais en tout cas je dois reconnaître que t'es un sacré dragueur.
- Je prends ça comme un compliment. Merci
- Prends bien, parce que j'en fais pas beaucoup.
Il lui plante son regard dans la tête.
- Peut être qu'à moi t'en feras plus qu'aux autres.
Elle a du mal à s'empêcher de pouffer, n'y parvient pas. Lui vexé.
- Qu'est-ce qu'y a?
- T'es vraiment ridicule sur ce coup là.
Il encaisse, un peu ennervé au début puis se dit qu'elle a raison.
- Peut-être.
- Je t'explique: ce soir il y a aucune chance qu'on fasse l'amour ensemble?
- Faire l'amour, ok. J'espèrais rien de ça. Mais baiser?
- Je «baise» pas. Je fais l'amour.
Il s'esclaffe.
- Cette fois c'est toi qui es ridicule.
- Non.
- Non?! On décide pas si on est ridicule ou pas.
- Rien à voir, je dis ce que je pense, je t'oblige à rien, pas comme toi tout à l'heure avec tes délires sexuels, tu veux m'imposer ta bite, moi rien, et je sais que je suis pas ridicule parce que je dis ce que je pense même si ce que je pense est ou parait ridicule. Moi je suis tout simplement...
- Douée en rhétorique.
- Rhétorique? Oh tu me surprends tu parles parfois le plus de trois syllabes.
- Non pas vraiment, tu sais la dernière est presque muette. Trois c'est mon extrême limite.
Il a un air vicieux. Elle ça l'agace un peu.
- T'es un peu chiant à constamment remettre ça pour le sexe. Qu'est-ce t'as? Tu sais pas te contrôler?
Visiblement ça l'a calmé.
- J'ai pas l'habitude de parler avec des filles qui ont autant de réparti.
- Et comment c'est?
- C'est pas désagréable. Je commence à avoir la gorge sèche, on va se boire un verre.
- Oui tant que c'est dans un café.
- Ne t'inquiète pas.
Il la dépasse: Suis moi.
Se retourne et replantage de regard -avec ironie?- cette fois je te prends au sérieux.
Il rentre dans un café, il est tard, il ne reste pas grand monde. C'est calme. Des gens de tout sexe et de tout âge. De la musique doucement. Elle le suit.Ca sent la cigarette.
Ils s'installent autour d'un petite table. Direct serveur commande servis. Il s'allume une cloppe. A cause de la fumée elle a les yeux qui brillent.
- Tu ne m'as même pas dit comment tu t'appelais.
- Et alors ça change quoi? C'est pas moi qui l'ai choisi mon prénom ça t'apprendra rien de plus sur moi.
- Bizarre ton délire? Les noms c'est pratique. Comment on ferait sans eux?
- Y aurait beaucoup moins d'hypocrisie. Les noms réduisent toute la complexité d'un personne à quelques syllabes.
- Oui mais ça leur permet d'exister.
- Pour la société, d'accord. Mais pas dans les rapports humains quotidiens. On demande les noms parce qu'on est paresseux des sentiments.
- Deux choses: les rapports humains quotidiens, voilà la société. Et ensuite....
- Non pour les rapports humains. La société c'est un mirage, une grosse connerie.
- Bof! Par contre «paresseux des sentiments». C'est quoi ça?
- Prends par exemple ce soir. De quelle manière tu parleras de moi dans l'avenir?
- Et si je parlais plus jamais de toi.
- Oui oui bien sûr, c'est pas ce que je veux dire.
- Alors je dirai : la fille avec qui j'ai pas couché ou la fille avec qui j'ai bu un verre.