Les visages des passants, j’ai beau m’efforcer de les retenir, sont des caractères étranges et  trop nombreux pour que j’en retienne un seul. Ils me coulent entre le cœur. Je suis un enfant à qui on sert de l’eau dans ses deux mains jointes. Alors qu’il les relève vers sa bouche, toute l’eau s’échappe. Le sol l’absorbe sans laisser de trace. L’enfant ne remarque rien. Il se dit : « c’est donc ça le goût de l’eau, ça n’a aucun goût. » Et de demander à un camarade : « L’eau, ça n’a pas de goût ? ». Le camarade : « non ». Son professeur : « Inodore, incolore… ». Et l’enfant de penser que l’eau ce n’est rien, et de mourir en se desséchant. Et de ne plus avoir de larmes pour pleurer. Et de s’éteindre en silence. Rien, presque rien, juste un contact. Décrire un contact : celui de la goutte de larme- le sel qui fait fondre le cœur.

Le visage des passants -n’a plus de traits- me renvoie à ma propre figure. Floue. Du vague, impressionniste, recouvre mes sentiments, me dissimule à moi-même. Le mensonge est l’ossature de mon identité. Certains moments, troubles dans la nuit, éclats de sincérités, me déforment, me décentrent.

Le héros que je voulais être est mort quand j’ai aperçu son envers dans la foule. Les ombres se détachent sur le sol mais les visages demeurent uniformes. Les miroirs renvoient des images de miroirs. Mon présent est une serpillière imprégnée de toute la crasse de mon époque. Le jour où l’homme sera capable d’assumer l’ensemble de ses responsabilités, il sera sans doute moins malheureux. Rassembler tous ces malheurs dans la même eau noire est déjà pas mal. Le monde n’a pas besoin d’être lavé, il a besoin d’être aimé.