voiture_Max

Illustration retouchée: http://www.classic-sport-cars.net/

   Les yeux clos devant le panneau de sens interdit Maxime Marentule s’auto-persuada que l’interdiction ne s’appliquait pas à lui. Il démarra à toute vitesse et écrasa un chien, d’abord, puis un cycliste, une vieille dame et deux enfants :  le premier âgé de cinq ans, l’autre de trois ans et sept mois, un chat persan auquel un bout de l’oreille droite manquait (on n’a jamais su quelle en a été la cause), un homme en fauteuil roulant qui s’était déjà fait renversé –en plus de cette fois-ci- deux autres fois (la première, c’était le jour où il s’était rendu à son mariage, il traversait la route le séparant de la mairie quand, ayant aperçu la mariée, subjugué par l’émotion, il fut comme pétrifié en plein milieu du passage piéton, une, deux, trois, quatre, cinq, six secondes, jusqu’à ce qu’une voiture l’envoie voler dans les airs, une 205 rouge, conduite par un homme âgé d’une quarantaine d’année qui fumait des cigarettes françaises à la fumée épaisse… On l’amputa de la jambe gauche, la mariée s’enfuit avec son témoin. La seconde, le jour où il se rendit à un entretient d’embauche et où son recruteur qui n’était pas vraiment son recruteur (un fou échappé de l’asile avait en fait pris sa place) le fit passer à travers la fenêtre du bureau du septième étage. Malgré les efforts des chirurgiens, il fut condamné à rester cloué dans un fauteuil roulant jusqu’à la fin de sa vie. La pire c’est qu’il venait tout juste de dépenser toutes ces économies pour s’acheter une prothèse. Mis à la rue, rejeté par tous, il avait, dans la période qui avait suivi sa seconde hospitalisation, traversé une grave période de dépression, il avait d’ailleurs tenté plusieurs fois de s’ôter la vie mais sans succès. Par contre il avait toujours, et c’est malheureux, réussi à aggraver ses multiples handicaps. La veille de l’accident, parce qu’il avait reçu une lettre de son ex-(plus ou moins) femme, il avait retrouvé goût à la vie. Elle lui proposait de tout recommencer, sans poser de question, comme avant, à l’unique condition qu’il soit présent sur la place du temple à quatre heures précises, si elle ne l’y trouvait pas, elle comprendrait. La voiture de Max l’avait renversé à quelques mètres de là, à trois heures trente, sans d’ailleurs parvenir à mettre un terme à sa vie, et il avait été conduit à trois heures quarante sept à l’hôpital le plus proche). Max avait continué à renverser un tas d’autres choses, par exemple il avait traversé un abri bus qu’une publicité pour de la lingerie féminine recouvrait, il avait interrompu un beuf improvisé par de vieux chanteurs amers et nostalgiques, fortement engagés en politiques et qui avaient la réputation de toujours voter pour le candidat perdant.
   Max roulait très vite car il avait encore renversé, aussi improbable que cela puisse paraître, toute une équipe de footballeur, tous du plus jeune jusqu’au plus vieux, même l’entraîneur, tous, ô grand tous, excepté l’un d’entre eux qui devait partir jouer dans une autre équipe le mois suivant, un éléphant, un lion, deux singes, et quarante trois enfants, cinquante sept parents et accompagnateurs en tout genres, deux clowns, un échassier, un dompteur de fauve, un magicien qui n’eût pas le temps de s’enfuir d’un cube rempli d’eau et plusieurs lamas, un chameau et un dromadaire, deux trapéziste et vingt deux acrobates d’origine mongole. Le nombre de victimes était considérable. Qu’une seule personne ait provoqué autant de dégâts aurait pu être une chose déplorable, l’une des pires catastrophes routières de toute l’histoire terrienne. Comment Maxime Marentule, comment la conscience de Maxime aurait pu supporter autant de crimes, comment Maxime aurait pu résister à la folie si tout cela s’était arrêté là ?
   Heureusement nous n’avons pas tout dit, car dans sa course folle, la voiture de Maxime écrasa aussi un être terrible, un extra-terrestre d’une planète lointaine qui s’apprêtait à diffuser un virus mortel sur la Terre et qui auraient réduit à rien tous les êtres humains, tous, non mais presque, n’auraient survécus que ceux portant deux chaussettes de couleur différentes, ils seraient devenus de vulgaires esclaves et ce, pour l’éternité. Grâce à l’intervention de Max, les projets des méchants extra-terrestres ont été dévoilés au grand jour et tout le monde, depuis porte des chaussettes de couleurs différentes, tout le monde ou presque, car, malheureusement, l’homme handicapé dut se faire amputer de son autre jambe (ainsi que de ses bras et cheveux).
   Max est aujourd’hui un héros qui fait la une des journaux. Tous les matins en sortant, je m’arrête quelques instants devant sa statue pour y rêver quelques instants.