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L’homme 1 : C’est la nuit, l’eau du ruisseau coule, elle coule et se roule sur des pierres aux arrêtes saillantes que la lune frôle de ses rayons magiques. C’est la nuit, le ciel est noir comme toutes les fois où le soleil abandonne ceux qui n’osent le regarder dans les yeux. Il fait nuit. « Il » fait (la) nuit. Il, c’est le soleil, qui renonce tous les jours à éclairer l’homme. Mais qui regrette chaque matin. Toi, tu ne peux le comprendre. Toi tu es sourd. Toi tu es muet. Toi tu es stupide.

L’homme 2 : Mmmmmmuhmumumu !

L’homme 1 : As-tu su la beauté d’un peu de lumière à travers le trou d’un rideau dans une pièce pleine de poussière ? As-tu connu le repos qu’impose le silence un jour où la neige tombe, l’excitation que ce repos appelle ? As-tu imaginé toi aussi la couleur et la musique des pas d’une araignée ? Crains-tu les fantômes ? Me crains-tu ?

L’homme 2 : Mmmmhmmmmummmuum !

L’homme 1 : Il n’y aucune raison pour que tu me craignes car si tu n’as pas été la victime de l’ancrage que les sens imposent à la raison, tu es mon frère. Libres. Ne le sommes-nous pas ? Prends ma main, ne la regarde pas, ne la sens pas, ne la touche pas. A ton contact ma véritable nature se dévoile enfin, je n’existe pas, je suis sans racine, le vent me traverse, je suis mobile et immobile, je suis sans être. Je suis la non-présence que toi seul peux ressentir.

L’homme 2 : Mmmmmm ! Mmmm !

L’homme 1 : Tu voudrais parler ?! Pourquoi ! Pourquoi ce besoin de communiquer te démangerait-il ! Sais-tu qu’il existe certaines démangeaisons qu’aucun grattage ne peut satisfaire ? Sais-tu encore ce qu’est une démangeaison ? Est-ce que l’envie de parler te démange ? Est-ce que tu souhaites que je disparaisse ? Est-ce que tu souhaites rester seul ? Est-ce que tu veux que je reste ?

[Un long silence]

Je suis ton ami. Sans doute ton seul ami et ce ne sont pas les grains de sable qui peuplent ces dunes qui te diront le contraire. Hier encore des milliers de gouttes d’eau les habitaient, regarde aujourd’hui comme elles sont arides, regardent ces montagnes de la neige de demain, ces petites particules en lesquelles nous finiront tous.

Ne me regarde pas avec ces gros yeux, tu sais au fond de toi que je n’y peux rien. J’imagine le jour où je devrai t’enterrer. Je creuserai un trou, profond, juste là. J’y poserai ton corps et je le recouvrerai. Ne t’inquiète pas, cela ne changera rien pour toi. Tu ne sentiras ni la chaleur du sable contre ton dos, ni les grains te rentrer dans les narines. Ce sera juste une fois de plus où tu ne sentiras rien.

L’homme 2 :….

L’homme 1 : Ainsi tu ne dis plus rien. Notre dialogue touche donc à sa fin. La chaleur, c’est par la chaleur que ton corps me répond et par le cœur qui y bat dans quelque recoin secret. La différence penses-tu sera que, quand je poserai ton dos contre le sable chaud, il sera froid comme l’eau de la mer. Sens-tu seulement le poids de ton cœur ? Je te regarde et je plonge mes yeux dans tes yeux ouverts, je cherche, je creuse, il n’y a rien ils sont vides. Je saisis ta main, la place contre ma bouche, lui murmure les mots les plus doux en secret, la colle contre mon corps. Rien. Tu es aussi vide que ce désert.

L’homme 2 pleure : Muuuuuuuuuuuuuh !

L’homme 1 disparaît.