S6007469

   Deux tableaux de Basquiat dans la collection de Beaubourg. Un seul exposé en ce moment. Le texte est long, si vous en avez marre, reportez-vous directement au dernier paragraphe.

S6007378

   Assis en face du tableau, légèrement sur la gauche, je ne suis pas dans la rue je suis au musée. Un tableau-allure générale, plutôt noir. A première vue, coupé en deux parties par une sorte de grand trait vertical. Donc la coupure et les deux parties.

  La première partie sera celle que nous voyons à notre gauche. Elle se compose d’une tête de mort blanche, de deux carré fenêtres, de traits-graffitis-inscriptions blancs à l’extrême-bord droit. Tous ces éléments sont contenus dans un rectangle fond bleu marine très sombre, complètement éteint, les mille-et-une nuits. Mais ce rectangle-fond ne recouvre pas toute la première partie, il reste une bande noire d’une quarantaine de centimètres de haut sur un mètre de large en bas (tout le bas de cette partie) et un peu de noir en haut à droite.

S6007468
La tête de mort, qui se trouve en haut à droite de la partie un, est une sorte de gribouillis dont la très grande majorité des traits sont blancs sauf quelques uns ocres-bruns et d’autre bleu ciel (un peu éteint, quelques heures avant l’éclipse). Les orbites sont pleines d’ocre-brun. Il y a une auréole au dessus et des traits blancs comme des poils de barbe en dessous de la mâchoire. Une partie (la moitié) de l’auréole est dans le fond bleu, l’autre dans le fond noir. Tout le crâne est dans le bleu ou presque mais ses contours droits touchent le noir.

S6007473

 A gauche du crâne, à peine un ou deux centimètres, la première fenêtre. Ses dimensions : un carré d’une trentaine de centimètres de côtés. Au dessus une sorte de cercle irrégulier comme pour rappeler l’auréole du crâne. Dedans deux bandes bleu ciel (un peu éteint-avant-éclipse) à droite et gauche, en bas orange, lumineux (une orange acide), sur le côté droit, une tâche rouge de sang coagulé, sale, bave sur la bande bleu du ciel-avant-éclipse. Au centre un collage. Couleur papier craft. Se trouve en dessous de la peinture puisque du orange et du bleu déborde dessus. Sur ce papier quatre visages sont dessinés. De manière enfantine ? Trois visages trois quart-face et un de profil. L’un d’eux, celui au centre, est plus grand, c’est celui qui donne le plus l’impression d’être face à nous. Les visages sont des sortes de rectangle avec de gros yeux ronds, un nez variable selon la perspective, petit quand de profil (un rond), plus imposant quand plus de face (un rectangle avec deux petits points pour les narines). Enfin les lèvres sont représentées sur le plus grand visage, sur les autres on ne voit que le contour de la bouche. Pas de dents. Un air gentil et sage. Des bons gars.
 Une vingtaine de centimètres plus bas dans la continuité du bord gauche de la fenêtre un mais plus grande et dépassant son côté droit, la fenêtre deux est un carré irrégulier d’une quarantaine de centimètres de côté. De couleur orangé (orange acide), ses contours sont maladroitement repassés en noir. Au centre du carré nous voyons une sorte de tête mal formé tracé en noir. S’agit-il d’une tête ? Un ovale triangulaire au sommet pointu avec deux sortes de ronds-yeux, des oreilles sur le côté et une mèche de cheveux. Une maison ? Une fusée ? Une abstraction ? De l’abstrait ?

S6007472

   La coupure est visiblement centrale, peut-être un peu décalée sur la gauche. Une structure complexe. De haut en bas : le fond noir, une forme -couleur papier kraft- rectangulaire dans la hauteur, délimitée à la craie avec un peu de noir à droite. Collée, la poursuivant une sorte de triangle rectangle à l’hypoténuse arrondi, même jeu que précédemment avec les contours. Puis un espace de quelques centimètres qu’un trait à la craie (le même qui dessine les formes des contours du rectangle et du triangle plus haut) coupe en deux. La partie droite d’abord bleu marine puis noire. La gauche envahie par une traînée bleu du ciel. Une traînée mystérieuse. Elle remonte et relie les deux niveaux de la coupure. Passe derrière la plus haute et enserre celle du bas. Mais quelle est cette partie que la ligne tracée à la craie relie à la partie supérieure ? A priori un grand rectangle un peu recouvert en bas-gauche par la traînée. De la même couleur papier kraft que l’autre. Toutefois, la densité n’est pas la même, la couleur kraft laisse largement voir le fond bleu nuit. Notre regard entraîné vers le bas à cause des bavures de la traînée, ça coule jusqu’en bas du tableau. Je regarde le sol : rien à signaler. La femme de ménage qu’on ne voit jamais a dû passer. Les femmes de ménage du musée doivent le faire artistiquement. Je les imagine dans des blouses blanches salies par les produits ménagers, et les confond avec des peintres du vieux temps. Derrières les coulées, un dessin d’enfant, feuille rose sur laquelle un homme qui porte un casque de football américain, je ne vois pas ces yeux d’ici, je lui imagine un regard de Kenny (ils ont tué Kenny) derrière ce gros truc qui lui recouvre sa tête. Porte un maillot noir, gris crayon de papier à toute vitesse, avec du rouge dedans, le numéro 15, rouge son épaulette gauche, un short blanc avec pois rouges, des jambes très maigres. Le visage du même noir que la maillot. En bas de l’image, le petit chaos : le fond bleu nuit, quelques traits verticaux bleu du ciel, des traces de gris, les coulures, un trait blanc horizontal au ventre tout gonflé, un trait à la craie vertical. Un détail ( ?) omis, l’espèce de « P » à gauche en blanc sur fond rouge, juste à côté de la tête de mort et qui relie la forme du haut à la traînée, confirme l’attirance de la traînée pour la forme du haut.

    La seconde partie, à droite. Elle-même composé de deux sous-parties.

S6007471
  La moins importante en bas, une bande qui répond à la bande de la première grande partie mais plus haute (dans les soixante centimètres de hauteur toujours sur plus ou moins un mètre de longueur). Le même fond bleu très sombre sur la gauche jusqu’à la coupure, quelques centimètres, pas une bande parce qu’inégalement répartie. Sur la droite, une masse noire, avec deux petites tâches rouges, l’une au-dessus de l’autre  (celui du bas légèrement décalé sur la gauche) au centre de cette masse. En dessous du point rouge le plus haut, recouvrant une grande partie de la longueur de la masse de la brume verte, tirant un peu sur le bleu, un ciel pollué, soleil-verreux. A droite, un cercle avec de gros contours irréguliers, bleu ciel. Au bas du nuage vert des traits blanc, l’inscription PKK barrée horizontalement ? Un autre caractère à droite ? On remarque qu’il y a encore un peu de ces traits blancs derrière la masse nuageuse.

S6007470

 La sous-partie supérieure domine le côté droit du tableau voire le tableau lui-même. Avec le crâne de gauche, sans doute un des centres. C’est un grand carré bleu un peu plus foncé que le bleu ciel (le bleu ciel éclipse vu à travers des lunettes de soleil). D’abord la première chose que l’on voit se découper, c’est une sorte de forme humanoïde-épouvantaille, avec un chapeau haut de forme et un haut rayé noir blanc, les bras schématiquement reproduit levés les mains-doigts tournés vers les extrémités du tableau. On dirait un arbitre à cause de sa chemise rayée. Rappelle le joueur de football américain. « Il » nous fait face et ses yeux sont blancs, blanc comme cette bande- me rappelle le cubisme avec toujours cette bande qui traverse à un endroit le tableau, Matisse- derrière sa main droite. Le bas de son corps, là où normalement on devrait voir un pantalon ou quelque chose du genre est un rectangle noir avec une sorte de G blanc au centre, tracé à la craie, qui évoque cette fois une bande noire, verticale dans le coin haudroit (supérieur droit) du tableau. Sur cette bande on dirait qu’il est écrit « On » et la barre du N traîne jusqu’en bas.. A droite un peu en bas de l’épouvantail un écran de fumée grise derrière lequel se cache quelque chose de noir. Plus ou moins trois bandes blanches évanescentes, surtout si l’on compare à cette bande noire qu’est l’arbitre, taillade flouement le tableau. Derrière tout ça, les spectateurs, sur des feuilles fenêtre-petits carrés couleur papier kraft. Différents visage, j’en vois un qui a des dents bien tracés, la plupart ont l’air d’être de bons gars. Sur deux feuilles il n’y a qu’un visage, sur les autres souvent trois parfois jusqu’à cinq, sur la plus haute à gauche, on dirait que les lettres S.O. accompagnent le visage. Same Old Shit ? Le fond est bleu ciel mais un peu plus foncé, du bleu du premier carré-visage (la première grande partie du tableau).

Pourquoi les visages se découpent forcément sur ce ciel un peu sombre ? Le bleu qui est utilisé pour les contours est plus clair, il correspond au bleu de la traînée. Cette tête de mort avec l’auréole couleur kraft, cet arbitre : le jugement dernier ? Rappelle l’ambiance d’une coupe du monde de football : les tirs au but. Moins tendu, ambiance bonne enfant. Il me manque une télé et des publicités.

   Le débat d’avoir des dents ou de ne pas avoir de dents ? Ceux qui ont des dents, des bouffeurs de bon gars ?

   L’orange dans tout ce bleu pète et produit, à mon goût, beaucoup d’effets.

  Un enfant a tracé un graffiti et la tête de son bonhomme bien que barbue ressemble à une tête de mort, et les gens regardent et un peu de silence et de regards plâne, un léger flottement malaise. Comme quand on tombe sur un site pornographique sur internet quand on est avec une amie. Des moments où on est plus là pour penser à la mort. Se raccrocher à l’orange ? Au bleu du ciel, taper la main de l’arbitre et danser les bras en l’air. Mais le ciel est un peu sombre, l’arbitre un peu épouvantail. Les gens derrière, oui les gens derrière. Mais ils sont un peu loin. Leur clameur étouffée.

   La partie basse de la rupture et la tête de mort dégage beaucoup de puissance, les traits acérés ou au contraire les pollockeries des coulies énergisent bien par le geste. La couleur orange sur le bleu noir énergise coloralement. L’arbitre-épouvantail élargise figurativement. La tête de mort , les auréoles énergisent évocationnellement ? Toute l’énergie du tableau pour échapper à cette métaphysicrie bureau de tabacratique. ? Y échapper mais en y passant quand même. 

  « Ah ! Basquiat ! Mais bien sûr ! Celui dont tout le monde parle en insistant sur la couleur de son visage ? Mais c’est son art, son art qui touche…Une manière, une façon : quand il pose la main autour des hanches de la mort comme Rimbaud a posé la beauté sur ces genoux,  quand il l’embrasse fougueusement, puis glisse ses yeux souriants sous sa jupe en lui disant : « J’y viendrai », là, tout le monde se tait. »